Le Cinéma Social Anglais: Une Histoire Filmique et Politique (1er Partie)

Publié le par Leblanc M.

La sortie de Trainspotting 2 est l'occasion pour moi de revenir sur un versant du cinéma qui me tient énormément à cœur : le cinéma social anglais ! Même s'il est moins populaire que la comédie ou l'horreur, vous découvrirez vite que le genre est bien plus vaste qu'il n'y parait et qu'il est bourré de multiples ramifications. En partant d'une situation politique désastreuse, on peut créer une révolte par l'art qui marque et bouleverse de manière indélébile l'industrie cinématographique d'un pays.

 

Les Années Thatcher et la naissance de la révolte par l'image

Le Cinéma Social Anglais: Une Histoire Filmique et Politique (1er Partie)

Avant le milieu des années 70 et le début des années 80, le cinéma anglais était assez proche du cinéma américain dans son fonctionnement et dans ses productions. Extrêmement populaire, il fonctionnait par cycle et avait exploré une multitude de genres en fonction des époques. Par exemple, dans les années 50 et 60, la Hammer s'était spécialisée dans le cinéma d'horreur et était devenue une sorte de pendant britannique au travail américain d'Universal des années 30. Il y eut la phase des films de guerres, des comédies et bien entendu des films d'espionnage popularisés par la série des James Bond. Même si le cinéma social existait déjà à l'époque et qu'il a toujours fait partie de la culture cinématographique britannique, il était loin de se démarquer du reste de la production et restait un genre parmi les autres. Mais, comme c'est souvent le cas, le cinéma anglais allait permettre à une série d'artistes de poser un regard critique sur l'état de la société. Il faut bien reconnaître que l'arrivée de Margareth Thatcher à la tête du parti conservateur en 1975 allait offrir un terrain de jeu énorme au 7ème art.

 

Mais commençons par le commencement, qui est Margareth Thatcher ? Sans partir dans un cours d'histoire, on peut dire que madame Thatcher est une personnalité radicale et polémique du monde politique anglais. Elle fut première ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990. Lors de sa prise de pouvoir, le pays est économiquement dans une mauvaise passe et elle entreprend de le redresser en mettant en place des mesures socialement très dures. On lui doit par exemple énormément de privatisation et la fermeture de nombreuses mines de charbons. Le nombre de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté a quasiment triplé et les inégalités sociales se sont largement développées durant ses années au pouvoir. Certaines de ses déclarations furent également difficilement acceptables. Elle n'hésita pas, par exemple, à traiter Mandela de terroriste alors qu'en parallèle, elle prenait le thé avec Pinochet... Si son bilan, extrêmement libéral, est toujours sujet à discussion, elle reste extrêmement détestée par les militants de gauche et le milieu artistique anglais. Aussi rejetée soit-elle, il faut cependant reconnaître qu'elle fut, dès le début de sa carrière politique, un moteur créatif énorme pour ses détracteurs.

La vrai Magareth Thatcher et sa version cinéma joué par Meryl Streep

La vrai Magareth Thatcher et sa version cinéma joué par Meryl Streep

Même si quelques années avant l'arrivée de la Dame de Fer au pouvoir on avait déjà pu remarquer la naissance d'une nouvelle dynamique de mise en scène en Angleterre via le « Free Cinema », il s'agissait plus d'une démarche artistique que d'une véritable lutte sociale au travers de l'image. Assez proche dans son esprit de la Nouvelle Vague Française, le Free Cinema va naître vers le milieu des années 50 et le début des années 60. À cette époque, les cinéastes qui se lanceront clairement dans la lutte sociale comme Mike Leigh ou Stephen Frears sont encore des adolescents. Ils grandissent donc avec cette vision novatrice et bien plus libre du cinéma.

 

Quelques années plus tard, dans les seventies le cinéma britannique va vivre une crise sans précédent. D'ailleurs le mal n'est pas qu'Anglais, c'est toute l'industrie cinématographique internationale qui va mal... Alors que depuis plusieurs années les coproductions entre l'Angleterre et les États-Unis font les beaux jours des studios, le système est sur le point de changer. Le financement des films et leur rentabilité deviennent de plus en plus compliqués, les U.S.A. préfèrent miser principalement dans leurs propres productions et décident de fortement limiter leurs investissements à l'étranger. De cet esprit naîtra le Nouvel Hollywood. Un système qui donnera beaucoup plus de liberté au réalisateur par rapport aux producteurs. Des metteurs en scènes comme Scorsese, Coppola ou DePalma sont des purs produits du Nouvel Hollywood. La production en Grande-Bretagne s'en ressent fortement. Les grosses machines ne sont plus produites que sporadiquement. L'accent étant principalement mis sur des productions au budget limité. Même les genres très populaires comme l'horreur sont délaissés. Les films de la Hammer semblent datés et ringards par rapport aux œuvres viscérales de Tobe Hooper (Massacre à la Tronçonneuse) ou Wes Craven (La Dernière Maison sur la Gauche). Petit à petit, c'est toute l'industrie cinématographique britannique qui se casse la gueule. Un peu comme le pays, en somme, qui a plus que jamais besoin de gros changements économiques. Les studios laissent, comme aux États-Unis, de plus en plus la main aux réalisateurs. La violence et la radicalité ne sont plus forcément taboues, et le contexte social prend une place davantage importante au sein des métrages comme en témoigne certaines œuvres cultes de l'époque comme Orange Mécanique de Stanley Kubrick ou les Diables de Ken Russel. Certains cinéastes débutants, comme Ken Loach, voient dans cette situation une occasion rêvée de pouvoir s'exprimer contre le système et la politique du Thatchérisme qui commence à se mettre en place.

Les Diables de Ken Russel, un film qui fera scandale symbole de la prise de pouvoir des auteurs

Les Diables de Ken Russel, un film qui fera scandale symbole de la prise de pouvoir des auteurs

Pour financer leurs œuvres, cette nouvelle génération va bénéficier de l'aide d'un studio assez inattendu : Channel 4. Le studio télé indépendant n'est pas lié au financement public ; ainsi, quand il se lance dans la production de films sous le nom de Film 4, il ne se préoccupe pas forcément de savoir si ceux-ci sont socialement puissants et critique ouvertement la politique mise en place par le gouvernement. C'est ainsi par exemple que Stephen Frears va mettre en scène My Beautiful Laudrette. Initialement prévu pour la télévision, le scénario sera jugé assez pertinent et puissant pour être adapté au cinéma. Il est vrai que le film est très mordant. En racontant l'histoire d'amour entre un Pakistanais et un jeune qui n'arrive pas à trouver sa place dans la société anglaise, Frears livre une charge particulièrement puissante contre les pressions sociales imposées par la politique de Thatcher. Dans la continuité de ce coup de poing, toute une série de films vont voir le jour. Parmi ceux-ci, on retiendra principalement Life is Sweet de Mike Leigh, l'histoire d'un couple qui décide d'affronter les difficultés de la vie de banlieue avec optimisme pour offrir un bel été à leurs jumelles. Ce film extrêmement engagé montre que la volonté des hommes de bonnes volontés est plus forte que la cruauté économique.

 

Le plus féroce adversaire de Miss Maggie reste cependant Ken Loach. Particulièrement engagé, le cinéaste a trouvé dans la première ministre du Royaume-Uni une sorte de nemesis. Il n'hésitera pas à déclarer « qu'il faudrait privatiser ses obsèques », lors de sa mort en 2013. Mais c'est surtout au travers de ses films qu'il affirmera son discours. En 1981, au travers de Looks and Smiles, il dénonce les fermetures en masse des usines sidérurgiques. Quelques années plus tard, avec Rif Raf, il met en avant le travail au noir et la solidarité qui peut exister entre les laissés pour compte de la société.

Rif Raf de Ken Loach avec un jeune débutant du nom de Robert Carlyle

Rif Raf de Ken Loach avec un jeune débutant du nom de Robert Carlyle

En 1990, Thatcher quitte le pouvoir et laisse un pays déchiré socialement. Si l'on pourrait croire que le combat de Loach et des autres cinéastes était alors terminé, il ne faisait en réalité que commencer ! Toute la génération qui a grandi en Angleterre durant les années 80 a également son mot à dire et le cinéma sera leur exutoire...

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