Le Cinéma Social Anglais: Une Histoire Filmique et Politique (2ème Partie)

Publié le par Leblanc M.

En 1990, Miss Maggie quitte le pouvoir après 11 ans en tant que première ministre du Royaume-Uni. Outre son influence politique, elle a également donné naissance au genre cinématographique majeur en Angleterre depuis le début des années 80, les films sociaux ! Son plus féroce adversaire à également émergé en la personne de Ken Loach, et il va entraîner dans son sillage toute une nouvelle génération de jeunes engagés qui vont se servir du 7ème art comme arme de propagande !

La Nouvelle Génération Militante

Le Cinéma Social Anglais: Une Histoire Filmique et Politique (2ème Partie)

Pour Loach, Frears, Leigh et les autres, le départ de la dame de fer n'est absolument pas vu comme une victoire. Ils ont bien conscience que, comme toujours en politique, c'est uniquement avec les années qu'on découvre les vraies conséquences des décisions prises. Et force est de reconnaître qu'aujourd'hui encore, presque 30 ans plus tard, les conséquences du Thatchérisme sont toujours bien présentes au Royaume-Uni.

 

Dès le début des nineties, Loach et ses amis passent à l'offensive ! Même si les films anglais ont de moins en moins de succès, les films sociaux, de par le budget limité et leur reconnaissance critique, trouvent facilement des financements. Ken Loach va d'ailleurs profiter de cette décennie pour réaliser ses plus grands films ! Avec Secret Défense, il s'attaque au conflit entre l'Irlande et la Grande-Bretagne. Land and Freedom lui permet de prouver qu'il est un militant international en traitant du Franquisme. Carla's Song parle de la problématique des immigrés. Quant à Raining Stone, Ladybird et My Name is Joe, ce sont de véritables uppercuts en direction de la misère sociale. En 10 ans et 6 longs métrages, sa reconnaissance va exploser, 3 prix à Cannes, 1 Ours d'Argent à Berlin et 1 César du meilleur film étranger viendront récompenser cette incroyable décade. Mais sa plus grande victoire est incontestablement l'intérêt qu'il a suscité chez la nouvelle génération.

 

Toute une série de jeunes cinéastes vont débarquer. Adrian Edmondson (Hôtel Paradiso - comédie sur l'hôtel le plus miteux du Royaume-Uni), Justin Kerrigan (Human Traffic - qui suit le w.-e. un peu fou de 5 jeunes lâchés par le système) ou encore les acteurs Tim Roth et Gary Oldman ! Même si on a tendance à l'oublier, les célèbres comédiens sont passés à la réalisation via leurs très dures et en partie autobiographiques productions. Avec War Zone (Roth) et Ne Pas Avaler (Oldman), ils abordent les conséquences de la précarité sur la cellule familiale. Mais si la plupart de ces cinéastes ne perceront pas vraiment en tant que metteur en scène, un trio de réalisateurs va vraiment dynamiter le genre. Il s'agit d'Antonia Bird, Danny Boyle et Guy Ritchie.

War Zone, le film coup de poing de Tim Roth

War Zone, le film coup de poing de Tim Roth

Les trois jeunes cinéastes, s'ils vont avoir en commun d'aborder les réalités sociales du pays, vont traiter de sujets très différents et surtout dans des styles très opposés. Aux deux extrémités, nous avons la très posée Antonia Bird et le rock’n’roll Guy Ritchie. Danny Boyle se situant plutôt entre les deux, entre une réalisation souvent expérimentale mais un traitement assez classique de la narration.

 

Honneur aux femmes, abordons d'abord la carrière d'Antonia Bird. C'est en 1994 qu'elle va exploser en réalisant le film Priest. Très classique et assez touchante dans son approche « cinéma d'auteur » du travail de Ken Loach ou Mike Leigh, le film foisonne de thèmes. Au premier abord, on pourrait penser qu'il s'interroge principalement au chemin de croix de son héros (le poids de la confession, la relation homosexuelle qu'il entreprend de vivre,...), mais il aborde en seconde lecture les réalités économiques de son pays. Le personnage principal est un radical de gauche et c'est toute l'hypocrisie des mouvements de droite qu'il dénonce. En mettant en parallèle son discours très ouvert à celui très conservateur de l'évêque, c'est finalement un débat « gauche-droite » qui est mis en place. Un débat dans lequel Bird prend clairement son parti […]. Elle abordera de nouveau le contexte social dans le polar Face en 1997, mais je m'attarderai plus tard sur ce film. Malheureusement, Antonia Bird n'aura pas l'occasion de poursuivre sa carrière très longtemps, après avoir réalisé Vorace, son chef-d'œuvre en 1999, elle abandonne la réalisation cinéma pour principalement se consacrer au travail de productrice. Atteinte par un cancer qui finira par l'emporter en 2013 à seulement 54 ans, Antonia aura lutté toute son existence, à l'écran comme à la vie.

Bien qu'il parle du chemin de croix d'un prête, Priest est avant tout un grand film politique

Bien qu'il parle du chemin de croix d'un prête, Priest est avant tout un grand film politique

Le cas de Guy Ritchie est un peu plus particulier... Si beaucoup détestent ouvertement le style de metteur en scène et le considère même aujourd'hui comme un réalisateur médiocre, il faut reconnaître que dans une Angleterre très sérieuse, son style fit l'effet d'un véritable coup de poing ! Via Arnaques, Crimes et Botanique et Snatch, ses deux premiers films, il va exploser les codes très conventionnels du cinéma anglais. Si son style parait aujourd'hui has been et parfois un peu ringard, c'est surtout parce qu'il a été repris à outrance au point d'en devenir un cliché du cinéma britannique moderne. Il est pourtant très intéressant de s'attarder sur les deux premiers films qu'il a réalisés dans son pays avant de partir poursuivre sa carrière aux Etats-Unis. Mettant tous les deux en scènes les milieux de l'illégalité, ils abordent surtout toute cette autre société parallèle qui est née de la frustration et des privations des années Thatcher.

 

Le troisième larron est bien entendu le plus connu. Danny Boyle étant un des metteurs en scène Anglais les plus connus. On lui doit un paquet de films cultes parmi lesquels on pourrait citer La Plage, Sunshine, 28 Jours Plus Tard, Slumdog Millionaire ou encore 127 Heures. Mais c'est surtout sur son début de carrière que je voudrais m'attarder. Si son premier film, Petits Meurtres entre Ami, se fait déjà fortement remarquer, c'est surtout avec Trainspotting qu'il va entrer dans la légende. Ce film va devenir instantanément le film culte de toute cette génération de jeunes adultes ayant grandi en Angleterre dans les années 80. Il réussit mieux que n'importe quel autre métrage à retranscrire la perdition de cette jeunesse à qui on offre une société dans laquelle ils n'ont plus rien à prendre. Ce film culte sera un constat effrayant des conséquences de la politique ultra libérale menée pendant 10 ans au Royaume-Uni. Boyle semble hurler « Maintenant, vous faites quoi de votre jeunesse, espèce de connard ? ».

Spud, Begbie, Renton et Sick Boy, le quatuor culte de Trainspotting, le film de toute une génération

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Poussé par cette jeune génération, de vieux briscards retrouvent eux aussi un second souffle. C'est le cas entre autre de Jim Sheridan. Alors qu'il s'était fait connaître au travers du biopic sur la vie de l'artiste Christy Brown, il va exploser à quasiment 50 ans grâce à deux films engagés. En tant qu'Irlandais, il va surtout s'intéresser à la situation de l'IRA. Pour ceux qui l'ignore, le groupe armé Irlandais luttait (avec énormément de violence) contre l'autorité britannique en Irlande du Nord avec pour volonté de créer une République Irlandaise sur l'ensemble de l'île. Avec Au Nom du Père et The Boxer Sheridan, il va poser un regard à la fois très dur et engagé sur cette situation. Tournant principalement autour des injustices judiciaires liées au procès contre les membres de l'Armée Républicaine Irlandaise, ces deux œuvres parviennent cependant à rester assez objectives dans leur traitement. D'autres monuments du cinéma s'intéresseront également au sujet. C'est le cas de John Boorman (Délivrance, Excalibur) qui, via Le Général, parlera lui aussi de la cause irlandaise. C'est un peu ça l'idée, les jeunes Anglais parlent des conséquences des années Thatcher tandis que les vieux Irlandais s'intéressent à l'IRA. Chacun utilise le cinéma et l'impulsion politique qu'il représente pour parler des ravages sociaux qui ont marqué leurs jeunesses.

 

À cette époque, les films sociaux sont généralement associés au cinéma d'auteur. Mais deux films vont débarquer et changer la donne. Les Virtuoses et The Full Monty, deux comédies aux forts relents sociaux vont exploser au Box-Office. Le climat social s'intègre au cinéma populaire ; ou alors c'est le cinéma populaire qui prend conscience des réalités sociales... Les années à venir se chargeront de trancher la question.

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